FRANCE

XIIIe siècle - 1981

La vie étonnante de la guillotine

Les hautes oeuvres durant l'Occupation

Au cours de sa sanglante histoire, la guillotine connaîtra deux périodes de réelle folie, de honte sans nom : l'une d'elle fut sa naissance, la Révolution. La seconde entraîna son déclin : ce fut l'Occupation allemande, de 1940 à 1944.

Ene ce temps-là, des hommes s'elevèrent contre l'oppression nazie : ces héros ne sont pas toujours reconnus à leur juste titre. Qui se souvient encore, à part les Toulousains, du nom de Marcel Langer? Qui sait le tragique destin de Jean Cathelas? Il serait injuste de citer leurs noms comme ceux de criminels : c'est pour cela que cette page existe.

1939 : le Troisième Reich, dans sa folie des grandeurs, entame son invasion de la France. L'éxhec de l'Armée entraîne le président Lebrun à quitter son poste (sans démissionner) en laissant les pleins pouvoirs à celui qui est encore pour les Français le vainqueur de Verdun : Philippe Pétain. Tous les hommes n'approuvent pas la présence allemande sur leur sol, mais beaucoup la ferment, car ils ne peuvent rien faire d'autre. Parmi eux, les exécuteurs adjoints, André Obrecht, Georges Martin et son frère. Le travail continue : la période de guerre ne provoque pas l'arrêt des activités de Messieurs les bandits, loin de là. La Veuve continue son tour de France et tranche ça et là assassins et violeurs. Une des premières affaires "politiques" de l'époque survient le 06 juin 1940. Ce matin-là, à la Santé, Desfourneaux a pour ordre de décapiter Maurice Garnotel, violeur et assassin. Un autre prisonnier attend dans une cellule voisine : il s'appelle Fritz Erler, c'est un cinéaste allemand, convaincu d'esionnage et condamné à mort. Or, on le sait, les condamnations militaires s'exécutent par fusillade, mais l'époque ne permettant pas de trouver dans les temps un peloton complet, on recourt aux services du bourreau national, qui pratiquera ce matin-là un doublé inattendu.

Deux jours après, en prévision d'une exécution à Coutances, les bois de justice sont chargés sur un train pour un voyage qui durera deux jours, au cours desquels les aides furieux découvriront les idées de désertion de leur patron. Au matin du 11, l'exécution se passera comme prévu, mais au retour, Obrecht part pour Tiercé dans le Maine-et-Loire, tandis que Desfourneaux et les Martin se dirigent vers Rennes. Un demi-tour intempestif les ramenera vers Coutances, ville occupée. Desfourneaux craibnt pour sa vie : il a un peu raison. En effet quand les allemands entrent dans Paris le 10, ils commencent par réclamer la libération de leurs hommes, y compris d'Erler. Apprenant le sort de leur espion, ils réclamèrent le bourreau. Les autorités françaises leur firent remarquer qu'il n'y avait pas de crime ou de délit commis, puisque l'exécution fut accomplie sur ordre de l'autorité légitime. Comme la loi restait similaire en Allemagne, et qu'on pensa avoir besoin de l'exécuteur dans les temps à venir, les Boches se plièrent à l'explication. Desfourneaux avait eu chaud !

A partir de là, les exécutions de la honte pouvaient commencer. Alors que l'on exécutait plus de femmes depuis 54 ans, Pétain se montra intraitable, et cinq femmes verront leur grâce refusée. Mais la baderne se montrera plus sévère encore avec les Résistants.

Le 21 août 1941, à la station de métro Barbès-Rochechouart, un aspirant allemand est abattu. Immédiatement, Pucheu, ministre de l'Intérieur se montre inflexible et décide de créer un "Section Spéciale". Peu importe de retrouver les coupables, peu importe les crimes commis par les prévenus de ce "tribunal" : six hommes devront en sortir condamnés à mort. A Paris, le 26 août, sur neuf inculpés, trois subissent la condamnation capitale. Le soir-même, Desfourneaux avertit ses aides d'une UNIQUE exécution, et que la nuit suivante, ils devront dormir à la prison de la Santé. Et le 28 août, au petit matin, avec stupeur, les aides découvrent trois hommes. Ils s'appellent André Bréchet, Emile Bastard et Abraham Trézébucki. Ils se plaignent au patron qui joue au sourd. Toutefois, leurs protestations seraient plus violentes s'ils savaiant les crimes commis par leurs trois victimes. Un mois après, rebelote. Quand les trois condamnés arrivent et que les ciseaux découpent leurs cols de chemises, ils se pétrifient. Eux qui croyaient être fusillés ! Quand Jacques Woog clame qu'"être ficelé, c'est bon pour les assassins, pas pour nous", les aides comprennent. Woog, Adolphe Guyot et le député Jean Cathelas n'ont commis aucun crime. Ils meurent sur l'autel des nazis. Guillotinés pour avoir été communistes.

Juste après l'exécution, les trois adjoints se réunissent place Denfert-Rochereau, dans un café, et décident d'un commun accord de refuser de coucher à la Santé. Desfourneaux, de son côté, ne leur confie plus la destination de leurs pratiques. Les aides reçoivent des messages laconiques "Rendez-vous à telle heure, telle gare." Ils ne savent rien non plus des condamnés qui leur seront confiés. A Nîmes, le 22 avril 1943, deux jeunes résistants, Robert et Faita, sont exécutés sous la voix des prisonniers chantant la Marseillaise. Pour avoir laissé les deux camarades s'embrasser fraternellement une dernière fois, les frères Martin seront admonestés par Desfourneaux, qui leur dit : " Ce sont des condamnés comme les autres, vous n'avez à accèder à aucun de leurs désirs !"

Une affaire qui marquera profondément les trois hommes reste celle de l'héroïque chef des FTP-MOI du Sud-Ouest : Marcel Langer.

Un héros trop méconnu, Marcel Langer

Marcel (Mendel) Langer est né en Pologne le 13 mai 1903, à Szezucin, dans une modeste famille juive. A Tartow, où ses parents s’installent, sa jeunesse est marquée par les persécutions antisémites. Elles poussent son père, qui milite au Bund, parti socialiste juif, à émigrer en Palestine. Il entre au Parti Communiste palestinien. Après avoir été arrêté et emprisonné par les Britanniques, il part pour la France, s’installe à Paris, puis, en 1931, à Toulouse où il travaille comme fraiseur-ajusteur.

Dans la région de Toulouse, il entre en contact avec la colonie polonaise, constituée depuis 1920 par les travailleurs immigrés.

Militant communiste, il va adhérer à une section de la M.O.I., organisation créée au sein de la confédération Générale du Travail (C.G.T.U.) pour regrouper les travailleurs étrangers. En 1936, il s’engage dans les Brigades Internationales qui vont se battre en Espagne au côté de la République. Il combat d’abord dans la brigade polonaise. Il est ensuite, après un passage au Quartier général d’Albacete, affecté à la 35e division de mitrailleurs où il deviendra lieutenant. Il épouse une espagnole, Cécilia Molina, mais la défaite des républicains espagnols le séparera de sa femme et de sa petite fille. Interné au camp d’Argelès (France) puis à Gurs, il s’évade et rejoint Toulouse. Il est embauché aux ateliers de construction mécanique du midi et reprend contact avec ses anciens camarades de la M.O.I., devenue illégale.

Après l’occupation de la zone Sud par l’armée allemande le 11 novembre 1942, la M.O.I. se transforme en mouvement de résistance militaire. Marcel Langer devient le premier dirigeant de la 35e Brigade, formée dans la région de Toulouse et qui doit son nom au souvenir de la 35e division de mitrailleurs des Brigades Internationales à laquelle il a appartenu.

Le 5 février 1943, il est arrêté à la gare Saint-Agne, à Toulouse, porteur d’une valise remplie d’explosifs. Malgré la torture, il ne donnera aucun renseignement à la police sur l’origine et la destination de ces explosifs. Le 21 mars 1943, sur réquisitoire de l’avocat général Lespinasse, Marcel Langer est condamné à mort par la section spéciale de la Cour d’Appel de Toulouse.

Dans un couloir de la prison Saint-Michel de Toulouse, au matin du 23 juillet 1943, on vient réveiller Langer. Celui-ci s'écrie "Vive la France, à bas les Boches, vive le Parti Communiste!", et puis clame "Adieu, camarades !". Un "Vive la France" collectif lui répond. Desfourneaux pratique sur lui la toilette. Langer refuse le secours de la religion. Seul de la sinistre assemblée, il conserve son extraordinaire sang-froid. S'adressant aux adjoints : "Expliquez-moi ce que je dois faire. Je veux mourir seul, debout, en soldat". Obrecht lui indique où se trouve la guillotine, puis, à la demande de Langer, Georges Martin lui libère les mains, et relâche les liens des chevilles. Après un silence, Marcel Langer fait lui-même savoir que le moment est venu, en criant :
"Allons-y ! Et soyez fermes. Nous vivons une révolution, et une révolution, c'est comme un accouchement : il y a toujours du sang !" Puis arrivé face à la machine, il regarde les assistants, hurle un ultime "Vive la France", et se lance sur la bascule. Desfourneaux fait jouer la manette. Il est 5 heures 40.

Pour reprendre les propos d'André Obrecht, "qui n'a jamais senti sous ses doigts les muscles de celui qui s'apprête à mourir ne peut savoir quelle surhumaine somme de courage il faut pour se précipiter volontairement, pieds et poings déliés, sous le couperet."

Le 10 octobre 1943, l’avocat général Lespinasse était exécuté et Langer était vengé. La 35e Brigade devint la Brigade Marcel Langer, pour lui rendre hommage et justice.



De nouveau, Desfourneaux, dans son petit esprit servile et étriqué, reprochera leur attitude aux adjoints, suivant l'idée boche que les terroristes sont une forme de délinquance de droit commun, rien de plus. L'ambiance, déjà tendue, ne cesse de se dégrader. En effet, Obrecht et les Martin commettent actes de sabotage sur actes de sabotage : la lunette ne s'abaisse plus? C'est le résultat des bons coups de poings administrés au mécanisme. Le couperet ne tombe pas ? C'est qu'il est mal enclenché (cela n'entraînera aucuen exécution massacrée). Les condamnés sont bien trop libres de leurs mouvements ? Les frères Martin n'ont certainement pas assez serré les liens. Desfourneaux s'épuise peu à peu, et surveille constamment ses aides.

Alors, les aides décident de porter un coup de grâce. Ils posent leur démission, tous trois ensemble, et datent leur demande du jour de l'exécution de Marie-Louise Giraud, le 30 juillet 1943. L'automne arrive : les journaux parlent d'une recrudescence des affaires jugées par les services spéciaux. Les aides savent que c'est là le bon moment : quitter quand on aura le plus besoin d'eux. Fin octobre, Desfourneaux prévient ses aides d'une surcharge probable de travail dans les mois à venir. C'était le signal attendu. La triple démission est remise le 2 novembre 1943. Dès le 8 novembre, la Chancellerie fait prévoir un changement dans les exécutions. Le 24 novembre, la guillotine est supprimée pour délits politiques. motif invoqué : difficulté des transports. Obrecht ne manquera pas de remarquer que le 15 décembre, les bois furent envoyés à Carpentras, ce qui n'est pas le voyage le plus aisé.

Les exécutions, néanmoins, se firent avec les moyens humains du bord. La dernière exécution de l'Occupation se déroulera dans la cour de la Santé, à Paris, le 1er mai 1944. Du jamais-vu depuis la Révolution : neuf exécutions d'un coup ! Pour ce faire, Desfourneaux se fit aider par Guyot, un ancien aide connu pour sa violence et par les charretiers du fourgon des bois. La Veuve s'arrêtera de trancher durant deux années, pour revenir en force le 25 mai 1946, dans la même prison, et faire subir le châtiment au monstrueux docteur Petiot.

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