FRANCE

XIIIe siècle - 1981

La vie étonnante de la guillotine

De Titus Manlius à la Louison

Un tranche-têtes, vu par Lucas Cranach

Il est remarquable que l'homme a toujours cherché à parfaire (et fréquemment trouvé) les ancestrales techniques manuelles, en employant la mécanique. Le laboureur connut la charrue, puis le tracteur, les transports passèrent du cheval animal au cheval vapeur, et bien d'autre exemples qu'il sérait superflu de citer, tant leur emploi est fréquent désormais. Et comme l'homme n'acquiert jamais autant de dextérité et de pratique que lorsqu'il s'agit de tuer son prochain, le progrès toucha également la peine de mort.

De cette manière, la pendaison, nécessitant l'usage d'une échelle, fut remplacée par la technique du "long drop" (une trappe à deux battants s'ouvrant grâce à un levier sous les pieds du condamné), les flammes du bûcher par l'extraordinaire puissance du courant électrique, l'empoisonnement antique de Socrate par les chambres à gaz aux relents de Zyklon B ou d'acide cyanhydrique. La décapitation, elle, ne fut pas en reste, puisque ce fut, par sa simplicité, la première manière d'exécuter qui soit améliorée. L'emploi d'un exécuteur était toujours nécessaire, mais la précision, loin d'être parfaite dans tous les cas, se voyait considérablement améliorée.

Au milieu du XIXème siècle, des archéologues trouvèrent à Limé, dans l'Aisne, un énorme silex taillé en lame, et ils imaginèrent immédiatement se trouver en présence d'un antique couperet employé par les hommes du Néolithique et servant à décapiter les animaux. Ce ne sont là que des conjectures. Toutefois, on estime que les Perses furent les premiers à employer des tranche-têtes. On sait avec certitude que sous l'Empire Romain, les licteurs, qui effectuaient les exécutions en décapitant à la hache, usèrent d'une machine pour trancher le cou d'un certain Titus Manlius. La dite machine consistait en une petite fenêtre rainurée, haute de deux pieds environ. Le condamné s'agenouillait et passait le cou entre les deux montants, et l'on posait au sommet de ceux-ci une lame de hache, dont le fer s'achevait en enclume. Le couperet coulissait et s'appuyait sur la nuque du condamné, et l'exécuteur, armé d'une lourde masse, assenait un coup puissant sur l'enclume, qui, sous le choc, décapitait le patient. Cette méthode, la plus ancienne qui soit en matière de tranchoir, fut donc employée par les Perses, les Romains, et aussi les Chinois. On retrouve trace d'une machine semblable dans l'Allemagne du XIIème siècle, sous le nom de Diele. Seul problème subsistant, la réussite de l'exécution dépendait du talent du bourreau, comme pour la décapitation à l'épée. Bientôt, ce ne serait plus le cas.

En effet, en 1307, on trouve la trace d'une machine à décapiter améliorée, en Irlande. A Merton, un certain Murcod Ballagh fut exécuté le 01 avril, cette année-là. Bientôt, de semblables mécaniques furent vues un peu partout sur les îles britanniques. En 1400, la ville d'Halifax, en Angleterre, se munit d'un "Gibet". En 1564, ce fut l'Ecosse qui se pourvut d'une Maiden (c'est à dire d'une "Vierge", d'une "Jeune Fille"). Toutes fonctionnaient désormais sur le même principe : deux piliers de 10 pieds (environ 3m20) entre lesquels glisse une masse de pierre terminée par une lame de hache. Une poulie surmonte la machine. Le condamné s'agenouille toujours devant elle, pose sa pomme d'Adam sur une marque, en forme de croix de Saint-André. La corde qui tient l'élément décapitateur est lachée, la lame tombe, le cou est tranché. Quelques défaillances arrivent, notamment à cause de la forme de la lame, qui écrase plus qu'elle ne tranche. Cela restait un châtiment décidé par les comités de village. Et donc le modèle de la Maiden fit florès en Europe : la Hollande eut sa machine, l'Italie se pourvut de la "mannaia" (qui signifie littéralement couperet) durant la Renaissance. 1789 : les révoltes qui couvaient depuis quelques années éclatent, et la Révolution française naît de l'assaut d'une prison. Quelques mois avant ce mémorable 14 juillet, les Etats Généraux avaient été convoqués (le 1er mai exactement) à Versailles. Cela faisait exactement 175 ans que cette réunion n'avait plus eu lieu. Dans les cahiers de doléances rédigés par chaque assemblée, se trouvait fréquemment evoqué le sujet de la justice : on réclamait principalement la simplification des lois. Mais on ne parlait jamais d'une quelconque remise en cause de la peine capitale. Elle était installée dans les moeurs et personne ne songea à la contester. Le 09 juillet, l'Assemblée Constituante commença la réforme des lois. Le 17 août, un certain Bergasse proposa quelques idées, parmi lesquelles l'abolition des lettres de cachet, des peines arbitraires et de toute rigueur inutile. Bon début, mais insuffisant. On nomma sept membres pour créer un décret. Le 29 septembre, Briois de Beaumetz présenta le dit projet. Le 08 octobre, les 28 articles furent votés et transformés en décret, mais le problème de la peine de mort restait présent. A peine deux jours plus tard, le docteur Joseph Ignace Guillotin montait à la tribune pour présenter six articles sur la question. Ayant traité le sujet de la justice durant plus d'un mois, l'Assemblée avait mieux à faire, et le débat fut ajourné. Le 01 décembre, Guillotin revint avec le même projet :

-Article 1 : Les délits de même genre seront punis par les mêmes genres de peine, quels que soient le rang et l'état du coupable.
-Article 2 : Les délits et les crimes étant personnels, le supplice d'un coupable et les condamnations infamantes quelconques n'impriment aucune flétrissure à sa famille. L'honneur de ceux qui lui appartiennentn'est nullement entaché et tous continueront d'être admissibles à toutes sortes de professions, d'emplois, ou de dignités.
-Article 3 : Les confiscations des biens des condamnés ne pourront jamais être ordonnées, en aucun cas.
-Article 4 : Le corps du supplicié sera délivré à sa famille si elle le demande. Dans tous les cas, il sera admis à la sépulture ordinaire et il ne sera fait sur le registre aucune mention du genre de mort.
-Article 5 : Nul ne pourra reprocher à un citoyen le supplice ni les condamnations infamantes quelconques d'un de ses parents. Celui qui osera le faire sera réprimandé par le juge.
-Article 6 : Dans tous les cas où la loi prononcera la peine de mort contre un accusé, le supplice sera le même, quelle que soit la nature du délit dont il se sera rendu coupable. Le criminel sera décapité : il le sera par l'effet d'une simple mécanique.
Arrêté qu'en outre que les six articles ci-dessus seront présentés à la sanction royale, pour être envoyés aux tribunaux, etc., et qu'en les présentant, M. le Président suppliera le Roi de donner des ordres pour que le mode actuel de décapitation soit changé et qu'à l'avenir elle soit exécutée par l'effet d'une simple mécanique."



L'exécution de Louis XVI.



Marie-Antoinette, en route vers l'échafaud. Croquis réalisé en chemin par David.


Il l'exprime de façon si comique que des rires et des applaudissements moqueurs accueillent sa proposition. Le débat se clôt là pour deux longues années. En 1791, la polémique refait surface, sur la demande du bourreau Sanson.

En effet, celui-ci écrit une lettre au ministre de la Justice Duport-Dutertre :

MEMOIRE D'OBSERVATION SUR L'EXECUTION DE LA PEINE DE LA TÊTE TRANCHEE AVEC LA NATURE DES DIFFERENTS INCONVENIENTS QU'ELLE PRESENTE, ET DONT ELLE SERA VRAISEMBLABLEMENT SUSCEPTIBLE

Savoir :
Pour que l'exécution puisse se terminer selon l'intention de la loi, il faut que, sans aucun obstacle de la part du condamné, l'exécuteur se trouve encore être très adroit, le condamné très ferme, sans quoi l'on ne parviendra jamais à terminer cette exécution avec l'épée, sans qu'il arrive des scènes dangereuses. A chaque exécution, l'épée n'est plus en état d'en faire une autre : étant sujette à s'ébrécher, il est absolument nécéssaire qu'elle soit repassée et affilée de nouveau, s'il se trouve plusieurs condamnés à exécuter au même instant; il faudra donc avoir un nombre d'épées suffisant et toutes prêtes. Cela prépare des difficultés très grandes et presque insurmontables.
Il est à remarquer encore que très souvent les épées ont été cassées en pareilles exécutions.
L'exécuteur de Paris n'en possède que deux, lesquelles lui ont été données par le ci-devant Parlement de Paris. Elles ont coûté 600 livres pièce.
Il est à examiner que lorsqu'il y aura plusieurs condamnés qui seront exécutés au même instant, la terreur que présente cette exécution, par l'immensité du sang qu'elle produit, et se trouve répandu, portera l'effroi et la faiblesse dans l'âme du plus intrépide de ceux qui resteront à exécuter. Ces faiblesses produiront un obstacle invincible à l'exécution. Le sujet ne pouvant plus se soutenir, si l'on veut passer outre, l'exécution deviendra une lutte et un massacre.
A en juger par les exécutions d'un autre genre, qui n'apportent pas à beaucoup près les précisions que celle-ci demande, on a vu les condamnés se trouver mal à l'aspect de leurs complices suppliciés, au moins avoir des faiblesses, la peur : tout cela s'oppose à l'exécution de la tête tranchée avec l'épée. En effet, comment supporter le coup d'oeil d'une exécution la plus sanguinaire, sans faiblesse.
Dans les autres genres d'exécution, il était très facile de dérober ces faiblesses au public, parce que l'on avait pas besoin, pour la terminer, qu'un condamné reste ferme et sans terreur; mais dans celle-ci, si le condamné fléchit, l'exécution sera manquée. Peut-on être le maître d'un homme qui ne voudra ou ne pourra plus se tenir?
Il parît cependant que l'Assemblée nationale n'avait décrété ce genre d'exécution que pour éviter les longueurs que les anciennes exécutions présentaient.
C'est en conséquence de ces vues d'humanité, que j'ai l'honneur de prévenir sur tous les accidents que cette exécution produira si on la fait exécuter avec l'épée. Il serait, je crois, trop tard de porter le remède à ces accidents, s'ils n'étaient connus que par leur malheureux usage.
Il est donc indispensable que, pour remplir les vues d'humanité que l'Assemblée nationale s'est proposée, de trouver un moyen qui puisse fixer le condamné, au point que l'exécution ne puisse devenir douteuse, et par ces moyens éviter les longueurs, et en fixer la certitude. Par là, on remplira l'intention du législateur, et on se mettra à couvert de l'effervescence publique."


Dans la France de la Révolution, le problème de la justice se posa sans que fût jamais remise en cause la nécessité de la peine de mort. On continuait à exécuter, la plupart du temps, par pendaison. Le surnom de «la Veuve » donné à la potence lui survivra et désignera par la suite la guillotine. Mais on discutait ferme sur la forme de l'exécution qui apparaissait anachronique. La peine de mort ne fut pas abrogée, mais un rapport de Le Peletier, député de l'Yonne, devait fixer définitivement le nouveau mode d'exécution. Déposé en juin 1791, le rapport disait simplement (article 3, qui devint le décret du 25 septembre 1791 ): «Tout condamné à mort aura la tête tranchée.» Ainsi fut admis le principe de la décapitation des condamnés à mort. Mais Charles-Henri Sanson, exécuteur en titre (on appelait désormais le bourreau le «Vengeur du Peuple »), recula devant les difficultés de couper proprement tant de têtes. On se souvint alors du docteur Guillotin, qui, en 1789, avait proposé un projet qui prévoyait que tous les condamnés à mort seraient décapités «par l'effet d'un simple mécanisme ». On reprit ce projet, le docteur Louis l'affina, et la première machine fut construite par le «facteur » de clavecins Schmidt. Le 25 avril 1792 la guillotine – dont le principe avait été définitivement retenu le 20 mars – fonctionna pour la première fois. La lame tomba sur le cou de Nicolas Pelletier qui n'était pas un criminel, tout juste un mauvais garçon : l'exécution n'avait duré que quelques secondes. Au pied de la machine se tenait un homme, Charles-Henri Sanson, quatrième de ce nom.

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