FRANCE

XIIIe siècle - 1981

La vie étonnante de la guillotine

Trois ans de chômage pour le bourreau



Le résultat des votes

Bien que le chapitre définitif de l'abolition ne soit voté que plus de soixante ans après, il fut un temps où la guillotine ne fonctionna pas dans les villes métropolitaines.

Le 18 février 1906, Emile Loubet quitte son poste de président de la République Française, après un septennattout à fait honorable (n'appelle-t-on pas "La belle Epoque", cette période?). Son successeur est aussi un homme du Sud, il a gardé de son Lot-et-Garonne natal les inflexions rocailleuses dans la voix. Armand Fallières est un homme bon, et chacun le reconnaît. Mais malgré tout, certains craignent l'arrivée de Fallières à ce poste, notamment Anatole Deibler et ses aides. En effet, et il ne le cache pas, Fallières est un abolitionniste notoire.

On a souvent dit que Fallières n'avait jamais fait procéder à une exécution capitale avant 1909. C'est faux. Lors des six premiers mois de son investiture, Fallières refusa la grâce deux fois, à des condamnés à mort en Algérie. Toutefois, il reste vrai que la Veuve cessa de fonctionner en octobre 1905, après avoir tranché la tête de Pozzi à Belfort. En 1906, il y eut 29 condamnations à mort (soit une tous les 12 jours), par rapport aux années précedentes où seulement vingt condamnations annuelles en moyenne étaient prononcées. Aucune ne fut effective. Les condamnés en riaient, même ! L'un d'eux, Negro, eut le culot d'écrire une lettre à Fallières lui réclamant une femme pour passer le temps et des armes pour tuer le gardien. Devant l'obstination de Fallières à grâcier inéluctablement tous les condamnés à mort, les jurés des Cours d'Assises ne font pas de cadeau.

Deibler, lui, continue d'entretenir sa machine, et de suivre les procès d'assises, en notant dans ses carnets, chaque condamnation à mort. Mais le 05 juillet 1906, la Commission des budgets supprime purement et simplement ses gages. Privé de son métier, Anatole se fit placier en vins de Champagne, sous le nom de François Rogis, qui n'effrayerait pas les clients...Néanmoins, des députés se fâchent et le 13 novembre 1906, la Chambre rétablit les gages de l'exécuteur et les frais d'exécution.
1907 : Clémenceau, président du Conseil, abolitionniste. Briand, ministre de la Justice, abolitionniste. Les condamnations s'enchainent : près d'une par semaine, et toujours pas de guillotine à l'entrée des prisons françaises. C'est là que démarre l'abominable affaire Soleilland.

Le 30 janvier 1907, Albert Soleilland, un ébéniste, se rend chez ses amis ouvriers, les Erblinger. Prétextant que sa femme doit se rendre à un spectacle au Ba-Ta-Clan, il propose d'y emmener la petite Marthe, 12 ans. Inutile de dire que la fillette saute de joie, et suit Soleilland. Le soir, Soleilland revient seul, et raconte que sa femme n'a pas pu se rendre au spectacle, et que c'est lui qui l'a accompagnée, mais que il l'avait perdue de vue dans la foule. Il parut surpris qu'elle ne soit pas revenue. On recherche l'enfant, sans succès, jusqu'au 14 février, où Soleilland pressé de questions finit par avouer son crime. Sa femme étant absente, il entraîna la fillette dans chez lui, avec l'intention de la violer. Comme elle résistait en pleurant à grand bruit, il l'étrangla, puis abusa de son corps. Puis il découpa le cadavre qu'il alla déposer à la consigne de la Gare de l'Est. Après que la police ait découvert l'abomination, l'opinion publique se passionna pour l'affaire : cent mille personnes accompagnèrent le petit cercueil au cimetière de Pantin, et six chars furent nécéssaires pour porter tous les bouquets offerts par des anonymes. Le procès ne fut pas loin, et le 23 juillet, la Cour d'assises de la Seine condamnait l'ignoble personnage à mort, après l'avoir reconnu responsable de ses actes. La foule applaudit, et même Mme Soleilland acclama le verdict ! Le 13 septembre, malgré la pression de la majorité des français, Armand Fallières signe la grâce de tous les condamnés à mort récents. Dont Soleilland. Le peuple pousse les hauts cris, le dimanche 15, une manifestation se présente à l'Elysée en réclamant justice et démission de Fallières (il y eut même un "Vive Deibler !")

La grâce du monstre Soleilland


Le satyre fut envoyé en Guyane. Son homosexualité se révèle. En septembre 1912, il tente d'étrangler un jeune forçat qui se refusait à lui, et qui, en se défendant, le blesse gravement d'un coup de lime. Les "pointeurs" (les violeurs, en argot) sont les plus haïs des prisonniers, et Soleilland n'échappe pas à la règle. Tuberculeux, il meurt seul et détesté à l'hôpital de Kourou en mai 1920.

Les condamnations sont de plus en plus fréquentes, mais tout finit le 08 décembre 1908 quand le débat parlementaire sur l'abolition de la peine de mort s'achève par 201 voix pour et 330 voix contre. Le résultat ne se fait pas attendre : le 08 janvier, pour la première fois depuis quarante-deux mois, les portes du 60bis de la Folie-Régnault laissent passer le fourgon contenant la Veuve, vers la gare du Nord, direction Béthune...Au total, 133 condamnés à mort (France métropolitaine et Algérie) ont été sauvés par le président Fallières. Voici une liste des condamnés à mort de France de 1908 à 1909. Les personnes dont les noms sont reliés par un "et" ont été condamnées ensemble. Ceux qui sont en italique ont été exécutées.

Département Noms
Bouches-du-Rhône (17 condamnations) Ricci, Casamajore, Anfriani, Valentini, Viale, Scaglia, Chiti, Italo Bertalani, Fantone, Morel, Bonello, Lucchini, Rasinouh, Emeric, Ligier, Moliterni
Seine (11 condamnations) Koenig, Delaruelle, Zatchnik, Amiot, Salles, Dranowski, Soleilland, Le Darge, Monssour, Gailly, Gauthier
Ain Marjo et Georges
Aisne Lucien Brazier et Mme Bézard
Aude Urgelès
Aveyron Anglade, Timanelli et Amiene
Calvados Mme LePrieur, Mme Le Vivier
Cantal Roucher
Côte d'Or Marcel Jadot
Dordogne Veyssière
Eure-et-Loir Lucien Peillad
Gironde Branchery et Parrot
Haute-Marne Seiglier, Schmits
Haute-Saône Gentilhomme
Hérault Alary (soldat)
Ille-et-Vilaine Renaud, Mme Labbé
Indre-et-Loire Rousseau
Loir-et-Cher Lebarre
Lot-et-Garonne Sanchez, Vinglia
Maine-et-Loire Gadiot
Manche Lefort, Yger
Marne Alliot, Blande
Mayenne Ménard
Meurthe-et-Moselle Huranse
Nord Mestdag, Vandamme, Latz, Gillon, Philippart
Oise Leroy, Cibois
Orne Colson, Stephen
Pas-de-Calais Abel Pollet et Auguste Pollet et Canut Vromant et Théophile Deroo, W.
Puy-de-Dôme Charles, Walter
Rhône Marleron et Sauvinet, Guttard
Sarthe Grémy et Letourneau
Seine-et-Marne Cesbron
Seine-et-Oise (Yvelines) Bulte, Hardy et Lorton
Seine-Inférieure (Seine-Maritime) Perez, Duchesne, Herbert
Tarn Besse et Simorre
Var Bertone, Ugo
Vaucluse Maurel, Danvers
Vosges Gérard
Alger Aïssat, Tahur
Oran Ben Larbi, Lassone
Orléansville Kaddour ben Chergui
Tunis Bondebouz (tirailleur)


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