FRANCE

XIIIe siècle - 1981

La vie étonnante de la guillotine

Mort de la guillotine



Il est comme un tradition, que beaucoup de gens pratiquent dans les premiers jours de la nouvelle année. On se creuse les méninges, on fait appel à sa mémoire, ainsi qu'à celle de ses proches. On se surprend, parfois, en se rémémorant des évenements, qui nous étaient passé rigoureusement inaperçus quand ils se sont produits. Chaque année, au bout du compte, apporte son lot de bouleversements, de nouveautés. Par exemple, l'année 2001. Pour toutes les personnes, comme moi nées après 1945, ce qui restera de cette année sera l'incroyable attentat, diffusé en direct par la plupart des chaînes de télévision, du mardi 11 septembre. Pour tout autre date, référez-vous aux "Chroniques", très bons aides-mémoire année après année. Mais passons. Tous les événements ne sont pas aussi tragiques, et s'effacent d'eux-même de l'inconscient collectif, submergé d'échos nouveaux.

Que peut-on retenir de l'année 1981? Technologies, décès, politique. Petit recapitulatif de cette année-là, en commençant par le mois de janvier. Soyons (chrono)logiques.

- Le 19 janvier 1981, un cow-boy d'Hollywood accède au poste d'homme le plus puissant de la Terre. L'acteur Ronald Reagan, 69 ans, ancien gouverneur de Californie, prête serment sur la Bible, et devient le 40ème président des Etats-Unis d'Amérique.

- Le 30 mars, le même Reagan manque d'achever son mandat (et d'avaler son bulletin de naissance) grâce aux bons soins de John Hincley, un névropathe de 23 ans.

- Le 11 mai, la Jamaïque est en deuil. Robert Nesta, mondialement connu sous son nom de scène, Bob Marley, siège désormais aux côtés de Jah. L'abus de cigarettes a crée un méchant crabe qui lui a dévoré les poumons. Il avait 46 ans.

- Le 21 juin, "des crétins avec des cheveux gras qui frisent dans le dos s'amusent à gratter des guitares pourries sous vos fenêtres jusqu'à point d'heure, vous empêchant de pioncer" (merci, Laurent Gerra). C'est la première Fête de la Musique, dont l'instigateur est le nouveau Sinistre de la Culture "Bonjour, c'est Jack" Lang.

- Le 19 juillet, à Versailles, France Télécom lance sa nouveauté, qui ne franchira jamais nos frontières. Le "Minitel".

- Le 29 juillet, liesse à Westminster Abbey. Le "mariage du siècle", comme on dit, est suivi par 600 millions de spectateurs (grâce à la télé, bien sûr), friands de têtes couronnées. Charles, Prince de Galles, passe la bague au doigt de la jeune et souriante Lady Diana Frances Spencer.

- Evénement aux retombées encore imprévues. A New-York, en août, la firme IBM produit sa première version d'une machine révolutionnaire. Son nom? P.C...

- Le 22 septembre, la France continue sa course à la vitesse. La SNCF devrait éviter les retards, maintenant (je me marre...). Mais quand même, un bolide orange et noir filant jusqu'à 316 km/h dans la campagne Bourguignonne, ca ne se voit pas tous les jours. Le TGV-001, après 10 ans de recherches et 5 ans de travaux, peut enfin relier Paris à Lyon en 2 heures 40.

- Drame au Caire. Lors d'un défilé militaire, plusieurs soldats égyptiens se ruent vers la tribune présidentielle et mitraillent l'assistance. En ce 6 octobre, le prix Nobel de la paix 1978, le président Anouar El-Sadate, s'écroule, haché de balles.

- Autre départ tragique : l'oeil égrillard, la pipe au bec, le "polisson de la chanson" quitte ce monde au matin du 29 octobre. Georges Brassens vient prendre ses quartiers définitifs dans sa terre natale de Sète, avant d'être accueilli par un gorille, un Auvergnat, et, sans nul doute, par le Père Eternel.

Que de souvenirs. Et moi, qui y pense, je n'étais même pas encore de ce monde. A quelques mois près, en fait, j'aurais connu cette année-là. Dans cette liste, je sens qu'on va me reprocher d'oublier quelque chose. J'ai légèrement introduit le sujet en mentionnant Jack Lang. Comme disait Bécaud "l'important, c'est la rose".

Au soir du 10 mai 1981, la majorité des téléviseurs de France sont allumés. Des cris de liesse jaillissent face aux écrans quand le visage de François Mitterrand se dessine vers 20 heures. La "Mite" devient le premier président socialiste de la Vème République, et l'ère du changement sonne pour la France. Et pour la peine de mort.

Après la Libération, la guillotine avait connu une période faste : environ 25 exécutions par an, de 1947 à 1951. Puis année après année, le nombre ne cessa de diminuer. Le couperet ne tombait en moyenne qu'une fois par an. Au cours des années 70, seules six têtes furent tranchées. La mort devenait un vestige du passé, et on cherchait par tous les moyens de rendre les exécutions plus secrètes. Les horaires très matinaux (4h30 du matin en moyenne, hiver comme été). L'emploi d'un dais noir pour recouvrir les cours de prison et cacher les bois de justice au matin d'une exécution. Le dernier de ces matins, dits "blêmes" par la presse et les auteurs en manque d'inspiration, eut lieu le 10 septembre 1977 à Marseille. Les condamnations à mort n'étaient pas obsolètes, mais de plus en plus rares. Nouvelle décision fut prise en mars 1978 : tous les condamnés à mort de France seraient transférés à la prison de Fresnes, et les exécutions n'auraient plus lieu que là-bas. Le 25 juin 1980, la peine de mort était abolie pour les mineurs, avec une possibilité du Code Pénal pour les 16-18 ans. C'est dans ce climat de déclin de la peine capitale que les socialistes furent élus aux responsabilités suprêmes de la France. Dès la campagne, François Mitterrand avait évoqué le sujet de l'abolition devant les caméras de télévision :"...dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort...Je ferais ce que j'aurais à faire dans le cadre d'une loi que j'estime excessive, c'est-à-dire régalienne, un pouvoir excessif donné à un seul homme : disposer de la vie d'un autre. Mais ma disposition est celle d'un homme qui ne ferait pas procéder à des exécutions capitales...". Une fois élu, il grâcie Philippe Maurice, qu'on imaginait être certainement le prochain époux de la Veuve. Après avoir confié les Sceaux à un éphémère Maurice Faure pendant un mois, c'est l'avocat Robert Badinter qui devient Ministre de la Justice le 23 juin 1981. Sur son initiative, la demande d'abolition de la peine de mort en France est effectuée avant la rentrée des tribunaux : en effet, le président s'étant opposé aux exécutions, les jurés n'auraient plus vraiment le poids de leur décision, et condamneraient plus facilement à mort. D'où engrenage vicieux : les gens verraient ce nombre accru de condamnations comme un signe que la peine de mort est nécessaire, et ainsi de suite.

C'est ainsi que le 17 et le 18 septembre 1981, devant l'Assemblée Nationale, Robert Badinter fait preuve de tout son talent pour montrer l'inutilité de la peine capitale. Le projet dans son intégralité est voté, le 18 septembre, 363 voix contre 117. Le 28 septembre, on prononce la dernière condamnation à mort de France. L'accusé est contumax. Le mercredi 30 septembre 1981, le Sénat adopte le même texte par 161 voix contre 126. Le 10 octobre, le Journal Officiel promulgue la loi 81-908, en date du 09 octobre, comprenant neuf articles, dont le premier déclare "La peine de mort est abolie". La guillotine est remisée dans son hangar de Fresnes, Marcel Chevalier et ses aides sont "remerciés".



Le 21 octobre 1981, devant la Cour d'assises de Paris, le président de la Cour expose au prévenu "accusé de l'assassinat de votre jeune beau-frère, de séquestration et de proxénétisme, en conséquence, vous risquez la peine de mort..."
L'avocat général toussote :
"Mr le Président, la peine capitale est abolie, la loi est déjà votée..."
"Ah bon, déjà? Très bien, passons..."

back top next