FRANCE

XIIIe siècle - 1981

La vie étonnante de la guillotine

Fin des exécutions publiques



L'exécution d'Eugen Weidmann

C'était dans l'air du temps : trouvait-on que les exécutions publiques étaient dépassées, obsolètes? Nul ne peut vraiment le dire.

A peine quatre mois après le décès d'Anatole Deibler, la France, nantie d'un nouvel exécuteur, s'apprête à mettre le point final à une affaire criminelle qui la passionne depuis deux ans. En effet, Eugen Weidmann va expier ses crimes devant la prison de Versailles. Et là, au matin du 17 juin 1939, l'impensable se produit : trois quarts d'heure de retard pour une exécution, au moment où les jours sont les plus courts de l'année, c'est assurément laisser le champ libre au soleil, et en conséquence, aux reporters. C'est ainsi que une bonne centaine de photos seront prises de la décapitation, et publiées dans toute la France, et même dans le monde. Il y avait eu un précédent, on s'en souvient, lors de la triple exécution de Valence, trente ans auparavant. Mais il n'y avait qu'un seul photographe.

Là, une dizaine de reporters sont présents, et, à une fenêtre du boulevard, se trouve une caméra. Plan après plan, la technique photographique permettra de suivre chaque pas du condamné le menant vers sa mort. C'est le déclencheur qui fait exploser la poudre. On a souvent prétendu que la foule s'était montrée scandaleuse, que les femmes se dressaient pour voir la belle tête du condamné avant qu'on ne la détache de ses épaules, que les mêmes dames s'étaient ruées vers la guillotine pour tremper leurs mouchoirs dans le sang (curieuse rémininiscence de Louis XVI). A dire vrai, au vu des photos, il n'y a guère que 300 spectateurs, pas une seule femme présente, et tout semble calme. De nos jours, Versailles n'était pas Paris, et c'était plus vrai encore à l'époque. Mais bon. Tout était dit : un des journaux à grand tirage publie une photo de l'exécution à la Une. Et ce journal arrive sous les yeux d'Edouard Daladier, président du Conseil et ministre de la Défense. A l'époque, il est l'homme le plus important de l'Etat, et il peut aisément faire fléchir le président de la République.

Le 24 juin, à l'Elysée, le Conseil des ministres se réunit, et Mr Daladier sumet à la signature d'Albert Lebrun 8 décrets-lois :

- Autorisation de la mise en chantier d'un sous-marin destiné à remplacer le "Phénix";
- Décret prenant acte des participations exceptionnelles consenties par l'Algérie aux dépenses de la défense nationale;
- Organisation du warrantage en faveur des titulaires de conventions passées en application de la loi du 2 mai 1938 portant ouverture de crédits pour l'exécution de travaux de défense nationale;
- Allocations familiales;
- Repos hebdomadaire;
- Répression de la distribution et de la circulation des tracts de provenance étrangère;
- Modification du décret du 2 mai 1938 relatif à la police des étrangers;
- Suppression de la publicité des exécutions capitales.

Ces derniers décrets paraîssent le lendemain au journal officiel : celui qui nous intéresse comporte deux documents, le premier étant un rapport destiné au président de la République :

RAPPORT AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE,

Paris, le 24 juin 1939,

Monsieur le Président,

Aux termes de l'article 26 du code pénal, les exécutions capitales doivent avoir lieu sur " sur l'une des places publiques du lieu qui sera indiqué par l'arrêt de condamnation ".

Ce texte, dont les auteurs attendaient un effet moralisateur, a pratiquement donné des résultats opposés.

Déjà, en raison de manifestations regrettables qui ont marqué parfois les exécutions capitales, la publicité a été considérablement réduite et une proposition de loi, adoptée par le Sénat le 5 décembre 1898 tendait même à supprimer complètement l'admission du public à ces exécutions.

Il nous a paru que le moment était venu de réaliser cette réforme, désirable à tous les égards et c'est dans ce but que nous avons l'honneur de soumettre à votre agrément le présent projet de décret.

Nous vous prions d'agréer, monsieur le Président, l'hommage de notre profond respect.

Le président du conseil, ministre de la défense nationale et de la guerre,

EDOUARD DALADIER.

Le garde des sceaux, ministre de la justice,

PAUL MARCHANDEAU.

Le ministre de l'intérieur,

ALBERT SARRAUT.

le second étant le décret proprement dit :

Le Président de la République française,

Sur le rapport du président du conseil, ministre de la défense nationale et de la guerre, du garde des sceaux, ministre de la justice, et du ministre de l'intérieur,

Vu la loi du 19 mars 1939 accordant au Gouvernement des pouvoirs spéciaux ;

Le conseil des ministres entendu,

Décrète :

Art. 1er. - L'article 26 du code pénal est modifié ainsi qu'il suit :

Art. 26. - L'exécution se fera dans l'enceinte de l'établissement pénitentiaire qui sera désigné par l'arrêt de condamnation et figurant sur une liste dressée par arrêté du garde des sceaux, ministre de la justice.

Seront seules admises à assister à l'exécution les personnes indiquées ci-après :

1° Le président de la cour d'assises ou, à défaut, un magistrat désigné par le premier président ;

2° L'officier du ministère public désigné par le procureur général ;

3° Un juge du tribunal du lieu d'exécution ;

4° Le greffier de la cour d'assises ou, à défaut, un greffier du tribunal du lieu d'exécution ;

5° Les défenseurs du condamné ;

6° Un ministre du culte :

7° Le directeur de l'établissement pénitentiaire ;

8° Le commissaire de police et, s'il y a lieu, les agents de la force publique requis par le procureur général ou par le procureur de la République ;

9° Le médecin de la prison ou, à son défaut, un médecin désigné par le procureur de la République.

Art. 2. - L'alinéa 2 de l'article 13 du code pénal est abrogé.

Art. 3. - L'article 378 du code d'instruction criminelle est modifié ainsi qu'il suit :

Art. 378. - Le procès-verbal d'exécution sera, sous peine de 100 fr. d'amende, dressé sur-le-champ par le greffier. Il sera signé par le président des assises ou son remplaçant, le représentant du ministère public et le greffier.

Immédiatement après l'exécution, copie de ce procès-verbal sera, sous la même peine, affichée à la porte de l'établissement pénitentiaire où a eu lieu l'exécution et y demeurera apposée pendant vingt-quatre heures.

Aucune indication, aucun document relatifs à l'exécution autres que le procès-verbal ne pourront être publiés par la voie de la presse, à peine d'une amende de cent à deux mille francs.

Le procès-verbal sera, sous la peine prévue à l'alinéa 1er, transcrit par le greffier dans les vingt-quatre heures au pied de la minute de l'arrêt. La transcription sera signée par lui et il fera mention du tout, sous la même peine, en marge du procès-verbal. Cette mention sera également signée et la transcription fera preuve, comme le Procès-verbal lui-même.

Art. 4. - Le présent décret sera soumis à la ratification des Chambres conformément aux dispositions de la loi du 19 mars 1939.

Art. 5. - Le président du conseil, ministre de la défense nationale et de la guerre, le garde des sceaux, ministre de la justice, et le ministre de l'intérieur sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret, qui sera publié au Journal officiel de la République française.

Fait Paris, le 24 juin 1939.

ALBERT LEBRUN.

Par le Président de la République :

Le président du conseil, ministre de la défense nationale et de la guerre,

ÉDOUARD DALADIER.

Début juillet, le Journal Officiel publie la liste des établissements pénitentiaires où seront effectuées les exécutions désormais :

-Agen
-Auch
-Digne
-Draguignan
-Nice
-Marseille
-Amiens
-Beauvais
-Laon
-Angers
-Laval
-Le Mans
-Bastia
-Besançon
-Lons-le-Saulnier
-Vesoul
-Angoulême
-Bordeaux
-Périgueux
-Bourges
-Châteauroux
-Nevers
-Alençon
-Caen
-Coutances
-Annecy
-Chambéry
-Metz
-Strasbourg
-Mulhouse
-Châlon-sur-Saône
-Chaumont
-Dijon
-Douai
-Saint-Omer
-Gap
-Grenoble
-Valence
-Limoges
-Montbrison
-Lyon
-Belley
-Rodez
-Béziers
-Epinal
-Nancy
-Saint-Mihiel
-Rethel
-Carpentras
-Mende
-Nîmes
-Privas
-Blois
-Orléans
-Tours
-Mont-de-Marsan
-Pau
-Tarbes
-La Roche-sur-Yon
-Niort
-Poitiers
-Saintes
-Nantes
-Quimper
-Rennes
-Saint-Brieuc
-Vannes
-Le Puy
-Moulins
-Riom
-Saint-Flour
-Evreux
-Rouen
-Albi
-Foix
-Montauban
-Toulouse

Pour les prisons dépendantes de la cour d'appel de Paris, les exécutions auront lieu :

-Auxerre
-Chartres
-Melun
-Reims
-Paris-La Santé
-Paris-La Petite Roquette


Le 17 juillet, Henri Desfourneaux reçoit son quatrième ordre d'exécution en tant que chef. Il devra se rendre en Bretagne, à la maison d'arrêt de Saint-Brieuc, pour y exécuter Jean Dehaene. A l'entrée de la même prison, un an et demi auparavant, en raison d'une maladie d'Anatole Deibler, Desfourneaux avait, pour la première fois de sa vie, actionné le terrible levier de chute de la Veuve. On y avait déjà noté sa lenteur. Celle-ci, affichée dans tous les journaux ayant fait jaser, on se doute de son soulagement à l'idée de couper à l'abri des murs de la maison d'arrêt. Le 19 juillet 1939, à peine un mois après Eugen Weidmann, Dehaene est guillotiné. Il n'y a que peu de spectateurs, et la machine est dressée dans la cour de la prison. Voici ce qu'on put lire en passant davnt les portes de la prison ce matin-là :

"Le 19 juillet à 4 h 30, nous, Auffray, procureur de la République près le Tribunal de Saint-Brieuc ; Mathonnet, greffier en chef, nous étant transportés à la maison d'arrêt de Saint-Brieuc, conformément aux articles 60 et 77 du code d'instruction criminelle et 26 du code pénal, déclarons que le nommé Dehaene Jean, né à Tourcoing (Nord), le 10 avril 1904, chauffeur-mécanicien à Dinan, après l'accomplissement des formalités présentes, à eté amené à 4 h 30 par Desfourneaux Jules, exécuteur des hautes oeuvres, dans la cour intérieure de la maison d'arrêt, où nous l'avons accompagné, et que la condamnation à la peine de mort prononcée contre lui par arrêt de la Cour d'assises des Côtes-du-Nord, le 27 avril 1939, pour assassinats, a été exécutée, Dehaene ayant eu la tête tranchée en notre présence.
Et le présent Procès-verbal, dressé sur-le-champ par le greffier, a été immédiatemment signé et affiché sur la porte de la prison."

Désormais, rien ne changera vraiment dans la procédure des exécutions. Un nouveau pas vers l'Abolition vient d'être franchi.

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